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Titre du blog : scénario-en-ligne
Auteur : auteurscenariste
Date de création : 02-11-2014
 
posté le 02-11-2014 à 22:34:23

UN IMPOSSIBLE RÊVE – Scénario dialogues 2

 

 

 

 

Scène 42 – PARC CHÂTEAU de VERSAILLES – EXT/JOUR 

 

Parc du château de Versailles. PIERRE GERMONT et EUROPE marchent dans une des allées principales qui se trouvent dans la perspective du château. Ils sont face au château. EUROPE promène son regard sur les statues de l’allée.

 

 

PIERRE GERMONT (en s’arrêtant de marcher) 

 

Quelle impression cela vous fait-il de retrouver ici, les dieux et déesses qui ont fait l’histoire de votre pays ?

 

 

EUROPE (le regard toujours levé vers les statues) 

 

Ces statues, comme tout le reste, reflètent très bien l’élégance et le raffinement des jardins à la française. Avec, bien sûr, cette rigueur géométrique… 

 

 

PIERRE GERMONT

 

Je ne vous demande pas un cours sur le classicisme. Je vous demande ce que vous ressentez.

 

 

EUROPE se rend compte que le professeur ne la suit pas. Elle revient sur ses pas pour se retrouver à sa hauteur.

 

EUROPE (hésitante)  

 

Ce que je ressens ? Peut-être à la fois de la fierté et de la tristesse.

 

 

PIERRE GERMONT (en reprenant la marche)  

 

La fierté, je comprends. Et la tristesse ?

 

 

EUROPE 

 

La tristesse, parce que la Renaissance au départ, c’était quelques génies rebelles du peuple, qui se sont opposés à la tyrannie et à ses vérités stupides. Mais bien vite, en Italie et en France, la royauté a fini par tout récupérer. Et on voit bien que ce n’est pas pareil. Depuis, le modèle classique a un côté un peu trop…

 

 

PIERRE GERMONT  

 

Prométhéen ?

 

 

EUROPE 

 

Oui, c’est ça… Prométhéen. 

 

 

PIERRE GERMONT  

 

Tout a évolué selon un type prométhéen, je suis d’accord. Mais en récupérant le modèle classique, la monarchie s’est vraiment mise en danger. Vous ne croyez pas ?

 

 

EUROPE

 

Comment ça ?

 

 

PIERRE GERMONT  

 

Vous devez deviner. Il y avait dans le modèle gréco-romain, une véritable bombe à retardement contre la royauté et, croyez-moi, bien des gens du peuple ont dû se réjouir en silence, en devinant déjà que la suite serait fatale.. 

 

 

EUROPE

 

Vous voulez parler de l’invention de la démocratie ?

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Évidemment. Pour un linguiste comme moi, l’histoire ne se fait pas qu’avec des mots. Elle se fait aussi avec des silences.

 

 

EUROPE 

 

Alors, si je comprends bien, dans vos silences, vous pensez que Louis XIV a soutenu la démocratie. 

 

Elle se met à rire.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

  Mais oui ! Il va de soi que c’est indirectement et malgré lui, mais il l’a fait.

 

 

EUROPE (jette un œil en direction du professeur, puis devient pensive) 

 

Je vois que vous ne plaisantez pas, mais en fin de compte, vous avez tout à fait raison. Seulement, c’est surprenant. Comment un monarque comme Louis XIV, a-t-il pu craindre la Fronde, au point de se réfugier ici, et offrir l’hospitalité à des poètes et dramaturges qui défendaient la démocratie ? C’est insensé.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Pour cela, il n’y a pas 36 explications. Il a été illusionné. 

 

 

EUROPE 

 

Comment ça ? On l’a trahi ? 

 

 

PIERRE GERMONT

 

« Trahi » n’est pas le terme exact. « Illusionné » convient mieux. A longueur de journée, on lui disait ce qu’il voulait entendre. Vous voulez un exemple ?

 

 

EUROPE 

 

Oui, je veux bien.

 

 

PIERRE GERMONT  (passe un bras derrière le dos de son assistante pour l’inviter à s’approcher d’un bassin : le Bassin d’Apollon).  

 

Vous avez remarqué en quelle quantité il s’en trouve dans le parc ? 

 

 

EUROPE  

 

Oui, il y en a beaucoup.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Celui-ci est le bassin d’Apollon. Là-bas, c’est le bassin de Latone… le plus imposant, on ne peut pas le voir d’ici : c’est le bassin de Neptune. Ils sont partout et sont équipés de toute une batterie de jets. 

 

 

EUROPE

 

Oui, je suis au courant. 

 

 

Ils reprennent la marche, contournent le bassin d’Apollon pour revenir vers le château.  

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Comme tous ceux qui ont la folie des grandeurs, Louis XIV avait des lubies. Et l’une d’elle était que l’eau jaillisse à grands flots et de manière ininterrompue, jour et nuit, de chacun de ces bassins.

 

 

EUROPE 

 

Et ce n’était donc pas le cas ? 

 

 

PIERRE GERMONT

 

Non, car dès qu’il avait le dos tourné, les ouvriers du château coupaient l’eau.

 

 

EUROPE 

 

Comment ça ? Quand il quittait Versailles ? 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Même pas. Imaginons par exemple, qu’il se promenait comme nous sur cette allée. 

 

(Il indique l’allée avec le bras). 

 

Alors, tous les bassins qui se trouvent dans cette perspective avaient leurs jets en action. Mais aucun autre. Et si le roi décidait, par exemple, de prendre l’allée perpendiculaire de gauche 

 

(Il montre l’allée perpendiculaire), 

 

alors quelqu’un prenait aussitôt un raccourci et prévenait les ouvriers qu’il fallait ouvrir les robinets des bassins de l’allée de gauche. 

 

 

EUROPE

 

Et cela à l’insu du roi ?

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Oui, à son insu. Quand il arrivait dans l’allée de droite, il ne se doutait pas que les jets avaient été actionnés une minute avant son arrivée. Et pendant ce temps, d’autres ouvriers se chargeaient de couper l’eau des allées centrales. 

 

 

EUROPE (lâche un éclat de rire)  

 

Vous voulait dire qu’on se moquait tout le temps de lui ?

 

 

PIERRE GERMONT 

 

On l’illusionnait, comme je vous l’ai dit.

 

 

EUROPE 

 

C’était décidé par des gens de la Cour, je suppose. 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Sans doute. Ils devaient être certainement très contents de constater les économies faites sur les factures d’eau. 

 

 

EUROPE

 

Oui, en effet. Mais à notre époque un tel subterfuge n’est plus possible, déjà parce qu’il y aurait des caméras dans chaque allée du parc.

 

 

Instant de silence, qui montre que le professeur cherche ses mots avant de répondre.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Mais à notre époque, nous pouvons aussi faire des progrès dans le domaine de l’illusion. 

 

 

EUROPE (avec un mouvement de recul) 

 

Non… pas possible ! C’est donc ça !

 

 

PIERRE GERMONT  

 

Oui, nous avons appelé ce projet de recherche « Le projet taureau blanc ». « Blanc » , parce que la rumeur voudrait que le taureau soit moins agressif quand il est de cette couleur, ce qui n’est pas forcément vrai. Alors, tant pis pour la réputation du blanc. 

 

 

EUROPE 

 

Et vous avez vraiment l’intention d’utiliser ces méthodes ?

 

 

PIERRE GERMONT  

 

Évidemment. Je n’ai pas l’habitude de me lancer dans des projets pour ne pas les faire aboutir.

 

 

EUROPE 

 

Et ceux que vous voudriez illusionner ?

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Des tyrans. Cela pourrait même être les pires tyrans de la planète. Ceux qui prennent leur peuple en otage et représentent une menace pour les autres peuples. 

 

 

EUROPE

 

Pour les neutraliser de cette façon ?

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Oui, tout à fait.

 

 

EUROPE 

 

Mais c’est très dangereux !

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Le plus dangereux est de ne rien faire. Les tyrans évoluent dans leurs procédés de destruction, alors du côté de la Recherche, nous devons évoluer dans la manière de les neutraliser.

 

 

EUROPE 

 

Et de quelle façon ?

 

 

PIERRE GERMONT 

 

En jouant sur leurs fantasmes, leurs peurs. En les isolant… Les méthodes peuvent varier.

 

 

EUROPE (le regard brillant) 

 

Je ne sais pas si vous vous rendez compte, mais une telle perspective pour l’avenir, ça enlève toutes les ombres du malheur qui planent sur le monde… C’est redonner aux hommes le droit de rêver et le droit à l’optimisme. 

 

 

PIERRE GERMONT

 

Oui, mais pour l’instant, ce n’est qu’un projet de recherche.

 

 

EUROPE

 

Mais l’idée est excellente ! En effet, pourquoi chercher à raisonner des tyrans ? Le refus de la lucidité est sans doute leur principale faille et il n’y a pas de meilleure stratégie que de chercher à les atteindre à ce niveau-là… Bravo pour cette idée ! Vraiment bravo !

 

 

Le professeur remercie d’un sourire. Son regard se tourne vers le ciel où arrivent des nuages sombres.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Il y a un orage qui arrive. 

 

(Il regarde son assistante). 

 

On a encore un peu de temps avant de passer entre les gouttes. 

 

(Elle acquiesce d’un sourire / Il montre une nouvelle direction). 

 

Je vous propose de longer le château dans cette direction.

 

Ils atteignent un nouveau bassin.

 

EUROPE

 

Combien de langues parlez-vous ? 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Je n’en sais rien. Je n’ai jamais compté.

 

 

EUROPE 

 

A peu près ?

 

 

PIERRE GERMONT (en repartant) 

 

Toutes les langues à l’usage répandu. Plus cinq, six langues anciennes et également une dizaine de dialectes. Mais je continue à apprendre…

 

 

EUROPE

 

Et qu’apprenez-vous, en ce moment ?

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Le soninké, une langue de la famille nigéro-congolaise. L’Afrique noire côté ouest, en somme.

 

 

EUROPE 

 

Et votre première langue ?

 

 

PIERRE GERMONT

 

J’ai appris en même temps le français et le hollandais. Je suis originaire du Benelux.

 

 

EUROPE 

 

Ça a été une chance pour vous.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Oui, si on veut. Mais c’est bien la seule aide que m’a apportée ma famille. L’homme qui est mon géniteur est un despote. Il s’est enrichi avec des combines plus ou moins douteuses et il a la mentalité détestable du parvenu. Il collectionnait les maîtresses, les invitait même à venir à la maison du temps où on habitait sous son toit mes frères et sœurs et moi-même, et il dépensait n’importe comment son argent. Comme il a toujours été odieux avec tout le monde, on était sans arrêt obligés de déménager pour éviter les représailles. Et au passage, il oubliait de nous inscrire dans les nouveaux établissements scolaires… 

 

Ils arrivent devant les marches de l’escalier qui mènent au château. Ils montent les marches.

 

 

EUROPE 

 

C’est terrifiant ! 

 

(Ils arrivent au sommet des marches. Le professeur prend les épaules de son assistante, pour l’inviter à regarder en direction de la perspective. EUROPE regarde la perspective). 

 

Impressionnant… Vous ne voulez pas dire qu’il est votre père ?

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Je ne veux pas le dire, parce qu’il ne l’a jamais été. Et, croyez-moi, je me suis fait un point d’honneur de ne pas lui ressembler.

 

Grondement de tonnerre.

 

 

EUROPE (qui regarde vers le ciel)  

 

Vous avez raison. Il va y avoir un orage… 

 

(Le professeur passe son bras autour de la taille de la jeune femme et l’invite à effectuer un demi-tour afin de rejoindre une allée. Ils atteignent un labyrinthe.) 

 

Votre géniteur était quelqu’un de très matérialiste, si je comprends bien…

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Oui, très matérialiste…

 

 

EUROPE

 

Et n’est-il pas quant à lui, le fils de quelqu’un qui était très antimatérialiste et tourné uniquement vers la religion ?

 

 

PIERRE GERMONT

 

Ça oui ! son propre géniteur était très tourné vers la religion. A la manière des fanatiques. Vous faites une analyse psychologique de ma famille ? 

 

 

EUROPE 

 

Ce n’est pas une analyse psychologique.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Alors, c’est quoi ?

 

 

EUROPE 

 

Dans la mythologie gréco-romaine, il y a les dieux, mais aussi les Titans, partisans du Chaos et qui sont ennemis des dieux.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Vous pensez que je ne connais pas mes classiques ?

 

 

EUROPE (troublée) 

 

C’est que… Vous m’avez bien posé une question.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Les membres de ma famille dont on a parlé pourraient, en effet, être comparés à des titans. Mon géniteur était fasciné par le Chaos. 

 

 

EUROPE 

 

Désolée, je ne voulais pas vous paraître indiscrète. 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Par ici… 

 

(PIERRE GERMONT  indique à EUROPE, le chemin d’un labyrinthe végétal. Un éclair d’orage jaillit au-dessus de leurs têtes.) 

 

Une autre question ? 

 

 

EUROPE ne répond pas immédiatement. Tous deux s’engagent dans le labyrinthe, PIERRE GERMONT étant en tête. EUROPE le suit avec difficulté.

 

 

EUROPE

 

Vous avez donc des frères et des sœurs ?

 

 

PIERRE GERMONT (en prenant un nouveau chemin) 

 

Nous sommes six.

 

EUROPE ne prend pas le même chemin que le professeur. Différents plans, qui les montrent alternativement, en train d’avancer, font comprendre que la jeune femme s’est égarée. Bruit du tonnerre. 

 

 

EUROPE 

 

Et de la fratrie, vous n’êtes pas le plus jeune ?

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Parce que ?

 

EUROPE ne répond pas aussitôt. Elle arrive dans une impasse, fait demi-tour et finit par apercevoir le professeur. Le professeur, de son côté, remarque qu’elle est derrière lui.

 

 

EUROPE (d’un ton véhément) 

 

Si vous me posez ces questions, c’est que vous savez !

 

PIERRE GERMONT fait demi-tour pour la rejoindre et l’empêcher, en même temps d’aller plus loin.

 

 

PIERRE GERMONT

 

Et si maintenant vous pouviez me parler sans détour ?

 

 

EUROPE (en fuyant son regard) 

 

Je me sens ridicule. Les histoires de votre famille ne me regardent pas. Oublions cela.

 

 

PIERRE GERMONT (en l’obligeant à la regarder) 

 

Non. Vous êtes allée trop loin.

 

 

EUROPE (en baissant les yeux) 

 

Vous savez comme moi qu’à la troisième génération, ce ne sont plus des titans, mais des dieux.   

 

 

PIERRE GERMONT (en faisant demi-tour)

 

Suivez-moi…

 

 

Ils avancent dans le labyrinthe l’un derrière l’autre. Ils sortent du labyrinthe et franchissent l’entrée en forme d’arche d’un treillage circulaire. Ils arrivent devant le Bassin du Titan. 

 

 

PIERRE GERMONT (solennellement, en le présentant) 

 

Le bassin du Titan.

 

(Il fixe le regard d’EUROPE) 

 

Je n’ai pas répondu à votre question tout à l’heure. Oui, je suis le cadet. 

 

Quelques gouttes de pluie viennent s’écraser sur le sol. 

 

 

EUROPE 

 

Il commence à pleuvoir. 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Je crois que vous deviez continuer à m’expliquer quelque chose. 

 

 

EUROPE (embarrassée) 

 

Les dieux sont six également.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Et le cadet ? C’est…

 

 

EUROPE (embarrassée) 

 

Vous le savez comme moi, c’est Jupiter.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Et donc ?

 

 

EUROPE 

 

Qu’est-ce que j’ai oublié de dire ?

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Et donc… Jupiter…

 

 

EUROPE (hésite avant de répondre)

 

C’est comme si c’était vous… d’après la mythologie. 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Je préfère vous l’entendre dire.

 

(Le professeur s’avance vers la jeune femme et son regard s’adoucit.) 

 

Ces déductions vont de soi. Il ne faut pas vous mettre martel en tête pour cela…

 

 

EUROPE 

 

Je cherche des explications.

 

Nouvel éclair.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Vous êtes tentée de chercher des explications, je comprends, mais je vous rappelle que nous sommes des universitaires et qu’il nous faut avoir une certaine rigueur dans notre façon de penser et d’analyser des faits, or des coïncidences, qui, précisément, n’ont pas d’explications logiques, ne nous permettent pas d’aboutir à des conclusions objectives et concrètes. Au demeurant, ces explications, si elles devaient exister, poseraient un problème. 

 

Nouveau grondement de tonnerre. Quelques gouttes de pluie.

 

 

EUROPE 

 

Lequel ?   

 

 

PIERRE GERMONT (en s’approchant très près d’EUROPE) 

 

Le problème, c’est que vous êtes Europe. Vous devez donc vous attendre à ce que je devienne votre amant.

 

 

EUROPE 

 

Mais je n’y suis pour rien !

 

 

PIERRE GERMONT (en saisissant son bras) 

 

Vous n’y êtes pour rien ? Vous croyez peut-être que je ne vois pas ce qui se passe ? Vous vous êtes fait piéger par une histoire et vous voudriez que je le sois à mon tour. Vous n’attendez qu’une chose : c’est de devenir ma maîtresse. Et, figurez vous, que cela me plairait bien, à moi aussi, parce que vous êtes une femme tout à fait désirable. Seulement, avant tout et depuis quelques jours, vous êtes mon assistante. 

 

Il la relâche.

 

 

EUROPE (en baissant les yeux) 

 

Je suis désolée de vous avoir choqué avec mon comportement. C’est que, ces derniers temps, j’ai l’impression de ne plus rien contrôler, ni de ma vie, ni de moi-même. 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Et bien, il va falloir reprendre le contrôle de vous-même. Et aussi, revenir à un peu de bon sens. Imaginez ceci : je suis un homme avec un poste à responsabilités, marié avec des enfants. Je m’ennuie avec ma famille. Alors, pour mettre un peu de piment dans ma vie, je fais venir une jolie assistante et, ensuite, à peine est-elle arrivée que je décide de profiter de ma position sociale pour coucher avec elle. Vous pensez vraiment que je peux ressembler à un dieu de l’Olympe, de cette façon ? 

 

 

EUROPE (honteuse, plaque ses mains sur son visage) 

 

Je suis vraiment confuse. La confiance que j’ai en vous m’a rendue totalement aveugle sur moi- même. 

 

 

PIERRE GERMONT  

 

Et bien, précisément, sur ce point, vous pouvez me faire confiance…

 

(Le professeur décide d’ôter sa veste et, dans des gestes délicats, pose celle-ci sur les épaules de la jeune femme.) 

 

Nous serons bientôt au sec… 

 

(Ils avancent d’un pas rapide). 

 

Comprenez bien que si je vous dis ça, ce n’est pas parce que je ne tiens pas à vous. Bien au contraire. D’un point de vue professionnel, vous êtes sous mon autorité. Cela signifie que moi, je suis quelqu’un de libre dans mes décisions, alors que vous, vous ne l’êtes pas. La seule façon, pour moi, de vous respecter, c’est donc de préserver une distance avec vous, sur le plan affectif. Et en fin de compte je n’ai pas le choix, moi non plus, car de mon côté j’ai une contrainte morale, qui est d’accomplir correctement mon travail. Croyez-vous que les supérieurs qui couchent avec leurs subordonnées peuvent être des personnes consciencieuses en qui il est possible d’avoir confiance ? Moi, je vous dis que non. Comment des responsabilités peuvent s’établir, dans ce cas ? Elles ne peuvent pas. Ça devient un bordel… 

 

(Sonnerie d’un téléphone. PIERRE GERMONT tâtonne sa poche. Il prend son téléphone, s’essuie le visage d’un revers du coude, met ses lunettes. Il lit le message sur l’écran de son téléphone, puis retire ses lunettes.) 

 

Le taureau a été retrouvé. 

 

(EUROPE, en entendant la nouvelle, se fige sur place). 

 

Il est en vie et sous bonne garde en Espagne près de Pamplune.  

 

 

EUROPE (soudain véhémente) 

 

Mais oui… Il y a aussi ce taureau ! Vous pensez qu’il est facile de ne pas en tenir compte ? De faire comme s’il n’existait pas, alors que nous savons qu’il existe. Je suis vraiment désolée, Monsieur Germont, si je gêne votre manière de penser ou de travailler, mais en ce qui concerne ce taureau, qui est survenu justement au moment où nous nous sommes rencontrés, je ne peux absolument pas croire, qu’il s’agit d’un hasard. Même si, pour vous… 

 

Elle s’interrompt. Des larmes coulent sur son visage, se confondant avec les gouttes de pluie. 

 

 

PIERRE GERMONT (en essuyant les larmes sur le visage d’EUROPE)  

 

Résolvons calmement le mystère de ce taureau. Apprenons aussi à mieux nous connaître. Je voudrais pouvoir vous aimer, de cette façon. Une relation platonique n’empêche pas les sentiments. Vous verrez… 

 

Le professeur et son assistante, sous la pluie, s’éloignent. En dernier plan, des gouttes de pluie sur une flaque.

 

 

 

Scène 43 – ENTRÉE APPARTEMENT D'EUROPE –  INT/JOUR

 

Entrée de l’appartement d’EUROPE. Miroir reflétant un tableau qui représente une scène amoureuse. Près du miroir, une clef suspendue sur un clou. 

 

 

VOIX off d’EUROPE 

 

Le courrier… Il ne faut pas oublier le courrier. La clef de la boîte aux lettres… 

 

 

La main d’EUROPE saisit la clef suspendue. EUROPE, prête à partir de chez elle, entre dans le champ au moment où elle se place devant le miroir. Elle réajuste ses vêtements et sa chevelure, regarde son visage.

 

 

VOIX off de PIERRE GERMONT 

 

C’est qu’en plus, j’ai en face de moi le charme et la jeunesse. 

 

 

Elle quitte le miroir, ouvre la porte et sort. Elle porte un sac à main à l’épaule.

 

 

 

Scène 44 – RUE DEVANT CHEZ EUROPE –  EXT/JOUR

 

Rue paisible et un peu triste de la proche banlieue parisienne, à une heure matinale. EUROPE quitte son immeuble et marche sur le trottoir d’un pas décidé. Elle porte un regard vague sur son environnement.

 

 

Voix off de PIERRE GERMONT 

 

Et, figurez vous que cela me plairait bien, à moi aussi, parce que vous êtes une femme tout à fait désirable.

 

Image d’un gardien d’immeuble qui balaye un pas de porte. 

 

 

VOIX off de PIERRE GERMONT 

 

Le taureau a été retrouvé. Il est en vie et sous bonne garde, en Espagne, près de Pamplune.

 

EUROPE, en avançant, jette en œil en direction des enseignes du trottoir d’en face. Les boutiques : un magasin de machines à coudre, un centre pour obèses et une succursale d’assurance. Les trottoirs d’en face sont déserts. 

 

 

VOIX off de PIERRE GERMONT : Je voudrais pouvoir vous aimer, de cette façon. Une relation platonique n’empêche pas les sentiments. Vous verrez… 

 

EUROPE s’arrête soudainement et plaque une main contre sa bouche. 

 

 

EUROPE (à elle-même) 

 

Le courrier…

 

Instant d’hésitation où EUROPE se retourne pour évaluer le chemin parcouru. A cet instant, elle aperçoit une Limousine noire aux vitres teintées, qui roule très lentement. Regard étonné. La limousine s’arrête à sa hauteur. Elle a un mouvement de recul. Une vitre arrière se baisse. Inquiète, EUROPE regarde cette fois vers l’avant, où elle remarque à une cinquantaine de mètres, le panneau RER, située à l’entrée de la station.

 

 

VOIX masculine 

 

Mademoiselle Europe Spartanikès ?

 

La VOIX masculine est celle de MONSIEUR CASTILLON, dont la tête apparaît par la fenêtre à la vitre baissée. Des yeux ronds avec le coin des paupières tombant, un front large, des joues dodues et un petit menton. L’homme a la quarantaine dépassée. Ses cheveux bruns, coupés court, sont maintenus hérissés par un artifice de coiffure. 

 

 

EUROPE  

 

Comment pouvez-vous me connaître ? 

 

 

MONSIEUR CASTILLON 

 

Je vous ai cherchée. J’avais trouvé l’un. Il fallait que je cherche l’autre. 

 

 

EUROPE  

 

Qui avez-vous préalablement trouvé ? 

 

 

MONSIEUR CASTILLON

 

Ce n’est pas une personne. C’est un taureau. Le taureau d’Europe. Êtes-vous déjà au courant de son existence ?

 

 

EUROPE (troublée) 

 

Oui. Enfin, je veux dire que, bien sûr, je connais le mythe…

 

 

MONSIEUR CASTILLON

 

Vous êtes la vraie Europe !

 

 

EUROPE (distante) 

 

Ce mythe, vous concerne-t-il ?

 

 

MONSIEUR CASTILLON (avec un sourire) 

 

Non, pas pour l’instant. Mais j’aimerais bien. Peut-être qu’un jour, vous aurez envie de récupérer ce taureau. Cependant, cela risque de vous poser quelques problèmes. Et si c’est le cas, je me sentirais très honoré de pouvoir vous venir en aide. (Il tend un bras qui tient une carte de visite entre ses doigts). Ne craignez rien. Je ne tiens pas à vous déranger et ne souhaite nullement vous imposer ma présence. Si vous estimez qu’il est inutile de donner suite, alors je respecterai votre choix. Mais en attendant, prenez le soin de connaître mon identité, puisque je connais déjà la vôtre. 

 

 

EUROPE, rassurée, s’approche pour prendre la carte de visite. 

 

 

EUROPE  

 

Merci.

 

Elle lit. Gros plan de la carte de visite où apparaît le Nom : Monsieur Alexandre CASTILLON. 

 

 

MONSIEUR CASTILLON 

 

Alors, peut-être à bientôt ! (Il adresse un signe de la main / d’une voix sèche, au chauffeur). Victor, la vitre !... Qu’attendez-vous ? Mais si vous n’y arrivez pas, c’est que vous n’êtes pas sur la bonne vitre. C’est la trois, côté droit ! La vitre trois, Victor !

 

La vitre se remet doucement à monter. Le visage disparaît. Le véhicule repart silencieusement. EUROPE regarde à nouveau la carte. Elle est à la fois étonnée et joyeuse. Elle glisse la carte dans son sac. 

 

 

 

Scène 45 – COULOIR BÂTIMENT LINGUISTIQUE –  INT/JOUR

 

Bâtiment de linguistique. Couloir à l’étage. Le même couloir accède au bureau de PIERRE GERMONT et au secrétariat de linguistique. EUROPE arrive devant la porte du bureau de PIERRE GERMONT. Elle frappe. Aucune réponse. Elle frappe à nouveau, puis appuie sur la poignée. Elle se rend compte que la porte est fermée à clef. Elle se dirige vers le secrétariat. La porte du secrétariat est ouverte. Plusieurs personnes, étudiants et parents d’étudiants, attendent devant l’entrée avec des dossiers à la main. Elle essaye de se frayer un passage. Une fois au niveau de l’entrée, elle aperçoit la SECRÉTAIRE qui discute avec un étudiant assis à son bureau. On n’entend pas précisément la discussion. D’autres étudiants attendent, debout, derrière. Des bruits de bavardages, dans lesquels on entend parler de réussite au baccalauréat. 

 

 

 

Scène 46 –  SECRÉTARIAT LINGUISTIQUE – INT/JOUR

 

Au moment où EUROPE entre dans le secrétariat, la SECRETAIRE se lève, excédée.

 

La SECRÉTAIRE (sur le ton de l’exaspération) 

 

Ce n’est pas possible de travailler dans ces conditions. On est envahi ! (Elle fait signe aux personnes présentes de reculer). Vous devez reculer. Je suis désolée mais je ne peux prendre qu’une seule personne à la fois. 

 

Refoulée avec les étudiants, EUROPE recule jusqu’à l’extérieur du couloir. 

 

 

 

Scène 47 – COULOIR BÂTIMENT LINGUISTIQUE –  INT/JOUR

 

Même couloir que la séquence 45. La porte du secrétariat se referme devant EUROPE. Le brouhaha du couloir s’intensifie, avec quelques râles et réflexions moqueuses. La jeune femme fait demi-tour. Elle cherche des personnes qui pourraient la renseigner mais n’en trouve pas. Elle regarde sa montre et se dirige vers l’ascenseur.  

 

 

 

Scène 48 –  HALL BÂTIMENT LINGUISTIQUE –  INT/JOUR

 

Grand hall du rez-de-chaussée. EUROPE traverse le hall en direction de la sortie. Elle reconnaît la secrétaire MARTINE, qui va dans l’autre sens, les bras encombrés. Au moment où elles se croisent, EUROPE fait signe à la SECRÉTAIRE. 

 

 

EUROPE 

 

Excusez-moi… Vous avez des nouvelles de Monsieur Germont ?

 

 

La SECRÉTAIRE 

 

Non. Du tout. J’ai bien remarqué qu’il était absent depuis quelques jours, mais je ne sais pas pourquoi. 

 

La secrétaire repart. EUROPE se dirige vers les portes de sortie.

 

 

 

Scène 49  – HALL BÂTIMENT PRINCIPAL –  INT/JOUR

 

Couloir de rez-de-chaussée d’un bâtiment universitaire. EUROPE avance dans le couloir jusqu’à une porte. Elle frappe. 

 

Voix de MONSIEUR VERNEUIL (présenté en séqu.19)

 

Entrez ! 

 

La porte s’ouvre.

 

Voix d’EUROPE 

 

Je suis Europe Spartanikès, l’assistante de Monsieur Germont.

 

La porte se referme.

 

 

 

Scène 50 – SALLE de THÉÂTRE –  INT/JOUR

 

Une grande salle de classe, aménagée comme une salle de théâtre avec une imposante estrade occupant la moitié de l’espace. Sur l’estrade, deux étudiants jouent un dialogue de Molière, en se  référant au texte, chacun ayant un livre à la main. Un des étudiants parle avec un caillou dans la bouche. L’autre tient un crayon entre ses dents. Près d’eux, le chargé de TD, MONSIEUR VERNEUIL, surveille l’élocution. Un moment, il interrompt le dialogue et s’approche d’un des deux locuteurs, pour lui faire répéter une phrase. Devant l’estrade, une trentaine de chaises à moitié occupées par des étudiants de tous âges qui sont attentifs au travail des deux étudiants. EUROPE avance vers le milieu de la salle et s’assoit sur une chaise vacante, près de LEILA, une jeune fille typée beurette, à la carrure imposante et à la tenue négligée. LEILA aussitôt, tend une main à EUROPE.

 

LEILA (serre la main d’EUROPE / Murmure / Parlé cité) 

 

Enchantée, moi c’est Leïla.

 

(EUROPE répond par un sourire et un hochement de tête). 

 

J’suis juste venue voir. C’est un bon poto à moi, qui m’a conseillé. Première fois que j’mets les pieds chez des bobos. C’est trop bizarre, l’ambiance, ici. J’suis pas trop dans mon élément, tu vois. Mais c’est pour le taf. Faut bien se forcer si on veut décrocher un job qui rapporte. Et moi, je suis prêt à me donner des coups de pieds au cul, s’il faut. Je suis une vraie bosseuse, si on me demande. Mais à chaque fois, j’me fait recaler à cause de ma façon de parler. Ça fait trop relou, tu comprends. Alors voilà, je tente. Pour juste parler mieux… Pas comme un ministre, mais juste correct, tu vois

 

(Elle s’interrompt et reprend vivement) 

 

Eh ! Tu comprends ma langue au moins ?

 

 

EUROPE (avec un sourire) 

 

Mais oui. Je suis Grecque mais je comprends et parle le français.

 

 

LEILA (avec parlé cité) 

 

C’est vrai, t’es Grecque ? Moi, je suis seulement moitié française. Mais tu parles vachement bien quand même. Si t’es étrangère, tu peux peut-être me dire un conseil.

 

 

EUROPE 

 

A quel sujet ? 

 

 

LEILA (en baissant la voix / parlé cité) 

 

Tu crois que je suis à ma place, ici ? Que ça va me servir à quelque chose de venir à ces cours ? 

 

 

EUROPE  

 

Bien sûr. Il faut venir régulièrement et s’accrocher.

 

 

Bruit de quelqu’un qui frappe à la porte.

 

 

MONSIEUR VERNEUIL 

 

Entrez ! 

 

 

LEILA (à EUROPE, à voix basse, avec accent cité) 

 

Bein oui, mais justement je ne voudrais pas m’accrocher pour rien.

 

 

EUROPE se retourne et voit la secrétaire JEANNINE ouvrir la porte de la salle. 

 

 

JEANNINE 

 

Excusez-moi de déranger.  

Je suis Jeannine du Secrétariat de Linguistique. Mademoiselle Spartanikès est ici ?

 

 

 

En entendant son nom, la jeune femme se lève aussitôt.

 

EUROPE

 

C’est moi-même ! 

 

(à LEILA)

 

Ici, c'est un lieu pour apprendre. Ayez confiance et pourrez progresser. Bonne chance..

 

 

EUROPE passe entre les chaises, se dirigeant vers le fond de la salle pour retrouver la secrétaire sur le pas de porte. 

 

 

JEANNINE (à voix basse / à EUROPE) 

 

J’ai un message pour vous. C’est de la part de Monsieur Germont. Celui-ci s’excuse pour son départ précipité. Il reviendra dans quelques jours. Il vous demande, en attendant, de vous occuper de la permanence du bureau de linguistique. La clef du bureau est chez nous. 

 

 

 

Scène 51 – MANADE en CAMARGUE –  EXT/JOUR

 

Une manade en Camargue, le soir. Devant la porte ouverte d’une étable, PIERRE GERMONT discute avec un jeune MANADIER. Les deux hommes parlent tout en regardant vers l’intérieur de l’étable. La séquence commence avec un plan d’ensemble (en panoramique ?) qui montre, derrière les deux hommes, une Land Rover garée près de l’étable. Derrière la voiture, un vaste enclos occupé par une cinquantaine de taureaux. En plan moyen, la discussion des deux hommes, qui se mélange aux bruits de la campagne (mugissement de taureaux, grillons, etc.) est néanmoins audible. Aucun plan ne montre l’intérieur de l’étable. 

 

Le MANADIER 

 

N’empêche que ça n’a pas été facile pour le faire monter dans le camion. Il a fallu au moins dix gars, avec un derrière, pour le piquer… 

 

 

PIERRE GERMONT

 

C’est quand même un gros gabarit. 

 

 

Le MANADIER

 

Ça c’est sûr, c’est une belle bête… Et avec une robe blanche pareille… Nous on n’est pas du tout habitué à en voir des comme ça, par ici. Mais justement, c’est ce qui fait qu’on peut pas le garder avec les nôtres.

 

 

PIERRE GERMONT (en posant un bras sur l’épaule du MANADIER) 

 

On est d’accord. Je vais m’occuper de lui trouver une autre adresse. 

 

(PIERRE GERMONT se retourne, tandis que le MANADIER referme la porte de l’étable.) 

 

En plus, il ne faut pas traîner, parce que même ce genre de structure (il montre l’étable) n’est pas adaptée pour lui. 

 

 

Le MANADIER se dirige vers le portail de l’enclos où se trouve la cinquantaine de taureaux.

 

 

Le MANADIER (en ouvrant le portail) 

 

En plus, il y a le problème des services vétérinaires. Quelqu’un les a prévenus. Il ne faudrait pas qu’ils viennent récupérer le taureau avant que vous puissiez lui trouver un nouvel hébergement.

 

 

PIERRE GERMONT (en prenant place, côté passager, dans la Land Rover)

 

Je pense pouvoir le caser chez un dresseur animalier. 

 

 

Le MANADIER (en rejoignant à son tour la Land Rover) 

 

Ça pourrait être bien, comme plan, un dresseur animalier.

 

 

Le MANADIER monte dans la Land Rover. Il met le contact et s’engage dans l’enclos. Le portail une fois franchi, PIERRE GERMONT redescend, pour le fermer, en surveillant les taureaux. PIERRE GERMONT remonte dans la Land Rover, qui repart. La voiture traverse l’enclos des taureaux. La voiture sort du « champ ». Descente en accéléré du soleil couchant, qui disparaît derrière des collines en arrière plan. Fondu enchaîné.

 

 

Scène 52 – MANADE en CAMARGUE – EXT/JOUR

 

Même lieu en plein jour, avec la Land Rover garée dans l’enclos des taureaux, près de la barrière. Sonnerie de téléphone. PIERRE GERMONT arrive de l’extérieur. Il court vers la barrière qui est proche de la voiture. Il escalade la barrière, se retrouvant dans l’enclos des taureaux. Il ouvre la porte de la Land Rover et aperçoit son portable. Il le prend et décroche. 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Allô ! Oui, c’est lui-même. Bonjour Richard. Ah, si vous n’êtes pas loin, je peux vous expliquer… 

 

(Tout en parlant au téléphone PIERRE GERMONT surveille les taureaux qui s’approchent de lui.)

 

Vous êtes dans quelle direction ?  

 

(Il ferme la porte de la voiture ).  

 

Bon, dans ce cas, vous passez le rond-point et vous prenez la première à droite, qui est juste après le rond-point. C’est une petite départementale. Oui, au rond-point vous prenez tout droit, mais la route est juste après. Ensuite, vous faites cinq cent mètres et vous tournez à gauche. Comme indication ? 

 

(Un taureau arrive vers PIERRE GERMONT et l’oblige à interrompre la communication). 

 

Attendez un instant… 

 

(Il doit saisir une corne du taureau et se dégager pour éviter le coup de cornes. Il reprend la communication).

 

Vous n’avez pas d’indication précise, mais vous avez juste un seul carrefour, qui se trouve au milieu des champs. Ah si ! près du carrefour, vous avez un saule, si ça peut vous aider. 

 

(De plus en plus de taureaux s’avancent vers lui. Il doit longer la barrière pour leur échapper.) 

 

Ensuite, il vous faut prendre un chemin qui sera en oblique sur votre gauche. 

 

(Il montre la direction du chemin avec sa main, comme si l’interlocuteur était présent). 

 

Non, ce n’est pas une patte d’oie. Vous avez la départementale qui continue tout droit et ce petit chemin qui part en oblique sur la gauche.

 

(Nouveaux mouvements du bras. Les mouvements attirent un taureau. Le taureau frotte un sabot sur le sable et fonce vers PIERRE GERMONT. Cette fois, PIERRE GERMONT se met à courir / Essoufflé au téléphone). 

 

Le chemin doit être à peu près à  300 mètres du carrefour. Excusez-moi, je dois faire attention. J’ai un taureau qui me court après. Oui, je suis dans leur enclos… Donc, après avoir pris le chemin qui part en oblique… Allô ! Allô !... Allô ! 

 

 

 (PIERRE GERMONT regarde son téléphone. Il le range dans sa poche, hausse des épaules).

 

  Bon… Espérons qu’il arrive… 

 

Il jette un coup d’œil en arrière, en direction des taureaux et grimpe sur la barrière.  

 

 

 

Scène 53 – COUR de FERME – EXT/JOUR

 

Entrée de la ferme. Une grande cour devant des bâtiments de ferme, peints en blanc. Un jardin bien entretenu autour de la cour. Une voiture arrive dans la cour et se gare devant la maison. PIERRE GERMONT et le MANADIER se dirigent vers le conducteur RICHARD, qui sort de son véhicule. Poignées de mains entre les trois hommes. 

 

 

RICHARD (en posant ses poings sur ses hanches) 

 

Il est enfermé dans une étable, vous me dites… 

Cela veut-il dire que je ne peux pas le voir courir ?

 

 

PIERRE GERMONT et le MANADIER se regardent.

 

 

Le MANADIER

 

Il doit peut-être y avoir un moyen de le mettre dans le paddock.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Pas si les autres taureaux y sont. Il faut évacuer tous les taureaux dans les pâtures d’à- côté.

 

 

Le MANADIER

 

Je m’en charge. 

 

 

RICHARD 

 

Ah… je ne voulais pas vous causer autant de soucis…

 

 

Le MANADIER (en s’éloignant) 

 

C’est rien. Juste le temps de seller mon cheval.

 

 

RICHARD (à PIERRE GERMONT) 

 

Si vous me dites que cette animal, pour l’instant, doit échapper au contrôle sanitaire des services vétérinaires, je dois au moins vérifier qu’il est en bonne santé. 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Le problème de ce taureau est qu’il a fait des victimes. Pour cela, certains voudraient qu’ils soit abattu. Mais d’autres tiennent absolument à ce qu’il soit protégé. Il appartient à une race menacée d’extinction. C’est un taureau lusitanien. Sa très grande agressivité est précisément ce qui risque de le faire disparaître. Vous voulez boire quelque chose ? Un alcool ? Un café ?

 

 

RICHARD (avec un signe de la main) 

 

Non non, je vous remercie, j’ai déjà pris un café.

 

 

PIERRE GERMONT (en indiquant un chemin qui contourne la maison) 

 

Il est même interdit dans les corridas. Alors, de l’avis de certains, si ce taureau a fait des victimes, ce n’est pas lui le responsable, mais ceux qui n’ont pas respecté les lois de la tauromachie. 

 

 

RICHARD

 

Mais tous les taureaux sont agressifs et dangereux, non ? Ou presque tous, alors...

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Oui. Seulement, chez ce taureau, l’agressivité n’est pas visible. 

 

 

RICHARD

 

Alors, c’est un sournois.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Si on veut. En apparence, on voit un animal tout à fait paisible,  prêt à venir manger  dans votre main, mais ce calme n’est qu’apparent. L’instant d’après, il charge furieusement et plus rien ne l’arrête dans sa fureur. 

 

 

RICHARD 

 

Vraiment ? Alors là, vous m’impressionnez… J’ai vraiment hâte de le voir. Il m’intéresse. J’aime bien tous ces animaux qui sortent de la norme. Pour moi, ce sont eux qui sont les plus passionnants. 

 

 

Les deux hommes arrivent vers les barrières du grand enclos. Dans l’enclos, le MANADIER sur un cheval camarguais, pousse le troupeau vers une sortie qui mène à des pâtures adjacentes. Le MANADIER pousse des cris pour faire avancer le troupeau. Les deux hommes prennent appui sur les barrières pour assister au spectacle.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

L’autre particularité de ce taureau lusitanien, et la raison pour laquelle il est également dangereux, c’est qu’il ne fonce pas sur les capes, mais directement sur les personnes.

 

 

RICHARD 

 

Vous voulez dire, qu’on ne peut pas attirer son attention avec un drap ? 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Non. Il ne voit que trop bien la main qui tient le drap.

 

 

RICHARD 

 

Et il ne se laisse pas berner ? C’est donc qu’il doit être plus intelligent que les autres. 

 

(Il remarque la Land Rover dans l’enclos). 

 

Et pourquoi vous laissez la voiture dans l’enclos ? 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Ce genre de véhicule, garé en pleine nature, attire les voleurs. Cela a été une idée du manadier, de la laisser ici. Comme ça, elle est bien gardée.

 

 

RICHARD (avec un éclat de rire) 

 

Ah, vous parlez d’une idée. C’est sûr que de cette façon, elle ne risque rien. 

 

Les taureaux ont tous été évacués. Le MANADIER referme la barrière qui sépare la pâture de l’enclos. Puis il ouvre une autre barrière, fait sortir son cheval, qu’il tient par la bride. Il attache son cheval à un arbre voisin et se dirige vers la voiture.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Précisément, à présent la situation est exactement contraire pour cette voiture, qui court un grand risque si on ne l’enlève pas de là. C’est d’ailleurs ce que va faire son propriétaire. 

 

(Il indique la direction de l’étable) 

 

Allons par là…  

 

 

RICHARD (en suivant PIERRE GERMONT) 

 

Parce que cette race s’attaque aussi aux voitures ? 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Elle peut, en effet. Cette espèce de taureau peut s’en prendre à des cibles immobiles, dès lors qu’il n’arrive pas à clairement les identifier et qu’elles peuvent représenter un danger pour lui. 

 

 

RICHARD 

 

Décidemment, c’est un animal qui surprend. Je sens qu’il va me plaire… 

 

 

PIERRE GERMONT (voit le MANADIER lui faire un signe de la main) 

 

C’est bon. Nous pouvons le faire sortir. 

 

(Il ouvre en grand la porte de la grange, saisit une corde sans prendre le temps de regarder à l’intérieur). 

 

Je dois prendre des précautions. 

 

Tenant toujours la corde, PIERRE GERMONT ouvre le portail qui sépare la grange de l’enclos et referme derrière lui, une barrière. Puis il monte sur la barrière et tire sur la corde. 

 

 

VOIX d’EUROPE (murmure) 

 

Et alors, vous avez lâché ce taureau ?

 

 

VOIX de PIERRE GERMONT (murmure)

 

Je croyais. Mais au moment où j’ai ouvert la porte du corridor… 

 

 

VOIX d’EUROPE (murmure) 

 

Ce n’était pas lui ?

 

Image d’un jeune veau qui sort en trottinant.

 

 

VOIX de PIERRE GERMONT (murmure) 

 

Ce n’était qu’un veau. Vous imaginez le spectacle !

 

 

RICHARD (emporté dans un tonitruant éclat de rire) 

 

Ah, c’est ça votre terreur des arènes ! 


 Scène 54 – CENTRE de RECHERCHE –  INT/NUIT

 

Centre de Recherche. Par la grande baie, paysage nocturne, avec les lumières de la ville, au loin. Côte à côte, derrière un bureau, PIERRE GERMONT et EUROPE dans un éclairage tamisé venant du bas, et qui peut correspondre à la lumière des écrans d’ordinateurs. Plan moyen, qui ne permet pas de voir l’ensemble de la salle. 

 

 

EUROPE (murmure)

 

Vous voulez dire que vous n’êtes déjà plus en possession de ce taureau ?

 

 

PIERRE GERMONT (murmure)

 

Hélas oui… Il a été emmené par les services vétérinaires au petit matin et on a simplement oublié de me prévenir. Seul le père de mon ami avait été informé. 

 

 

EUROPE plonge sa tête entre ses mains, dans une attitude qui exprime autant la désolation qu’un besoin impérieux de réfléchir. Plan grand ensemble dans lequel on remarque également les présences de MICHEL, occupé derrière l’écran d’un ordinateur et de JEAN-FRANÇOIS,  chargé de contrôler le bon fonctionnement des machines. PIERRE GERMONT regarde sa montre. En gros plan, cadran qui indique : 3 heures.

 

 

PIERRE GERMONT (murmure) 

 

Qu’est-ce qui vous a pris de vouloir si vite me rejoindre ? Vous auriez attendu le lendemain, cela vous aurait permis de passer une nuit douillette dans vos draps. 

 

 

EUROPE (en relevant la tête) 

 

Je ne trouve pas ça désagréable et mon lit ne me manque pas du tout. Si j’avais aussi hâte de vous retrouver, c’est que… (Elle s’interrompt un moment. Ses yeux se baissent et se promènent sur la surface du bureau. Elle reprend avec un soupir). C’est que je me doutais bien que votre départ précipité avait un rapport avec le taureau. 

 

Sourire de confirmation du professeur.

 

 

PIERRE GERMONT (en repliant ses lunettes)

 

Cela vous dirait de sortir un peu ? 

 

 

EUROPE (enthousiaste)

 

Oh oui, volontiers… 

 

Tous deux se lèvent et se dirigent vers la sortie.

 

 

 

Scène 55 –  CAMPUS – EXT/NUIT

 

Campus universitaire, juste éclairé par les lampadaires des allées. Le lieu est désert et plongé dans le silence. PIERRE GERMONT et EUROPE avancent sur une pelouse en regardant vers le ciel étoilé.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Regardez-moi ça, toute ces étoiles…

 

 

EUROPE 

 

On réussit même à voir la Voie Lactée.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

En effet.

 

 (Il pointe un doigt).

 

Là, c’est Véga et là, devinez qui ?

 

 

EUROPE 

 

Jupiter ?

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Oui. On s’assoit ?

 

 (PIERRE GERMONT retire sa veste pour la mettre sur la pelouse. Tous deux s’installent côte à côte. / PIERRE GERMONT pointe à nouveau son doigt). 

 

Et ce petit point lumineux qu’on voit un peu bouger, vous savez ce que c’est ?

 

 

EUROPE

 

Non.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

C’est un satellite artificiel.

 

 

EUROPE 

 

On peut les voir ?

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Oui, on peut…

 

 

EUROPE

 

Mais je suppose qu’Europe, elle, on ne peut pas…

 

 

PIERRE GERMONT 

 

A l’œil nu, non ce n’est pas possible. Mais on sait où elle est puisqu’elle tourne autour de Jupiter. 

 

 

Il libère un éclat de rire.

 

 

EUROPE (riant à son tour)

 

Oh, ce n’est pas de sa faute. Elle subit sa force d’attraction.

 

 

PIERRE GERMONT (en se tournant vers EUROPE)

 

C’est vrai. Ce sont, en fait, de très vieux amants. Ils sont presque aussi vieux que l’histoire de notre civilisation.

 

 

Instant de silence où PIERRE GERMONT et EUROPE s’observent, tout en étant pensifs.

 

 

EUROPE (soudainement) 

 

Vous savez où les services vétérinaires ont emmené le taureau ? 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Oui. Déjà, vers le nord de l’Europe, pour que cet animal ne soit pas réutilisé dans une corrida ou une course taurine. 

 

 

EUROPE

 

Et vous n’en savez pas plus ?

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Si. Ils ont ensuite statué sur son sort. Comme ils ont considéré l’animal trop dangereux, ils ont décidé de l’envoyé dans des abattoirs, en Angleterre.

 

 

EUROPE (qui s’insurge) 

 

Ils ont décidé de le tuer ! 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Il n’y a rien d’autre à faire.

 

 

EUROPE (déçue) 

 

Mais vous m’aviez dit que cet animal faisait partie des espèces menacées et je pensais, enfin j’étais même persuadée que vous vouliez tout faire pour le protéger !

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Je pensais, en effet, pouvoir le protéger mais maintenant, ce n’est plus possible. Je sais que cette histoire vous chagrine. Mais vous ne savez pas ce qui s’est passé en Espagne et quand vous le saurez, vous ne penserez pas la même chose de cet animal.  

 

 

EUROPE

 

Il a encore fait des victimes ?

 

 

PIERRE GERMONT

 

Oui. 

 

 

EUROPE (inquiète) 

 

Encore ? Mais comment est-ce possible ?  

 

 

PIERRE GERMONT

 

Comment est-ce possible ? Mais justement, parce que d’autres ont commis la même erreur. Ils ont cherché à protéger ce taureau, comme nous avons nous mêmes cherché  à le faire. Pour cela, ils n’ont pas trouvé d’autres solutions que de le cacher parmi des taureaux de corridas. Il faut comprendre une chose. C’est qu’en protégeant ce taureau, on en vient à être complice de ses attaques meurtrières.  

 

 

EUROPE

 

Ce taureau a de nouveau été dans une corrida ?

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Il a participé à un lâcher de taureau, dans Pamplune. On appelle ça, là-bas, l’encierro. Ceux qui l’avaient mis avec des taureaux de corrida n’ont pas réussi à le séparer du troupeau. Du moins, ils ont manqué de temps.

 

 

EUROPE

 

Mais vous, vous n’avez pas commis la même erreur que ces gens-là. Et en plus, maintenant qu’il est parti en Europe du Nord, tout danger est écarté… 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Je comprends votre réaction., mais vos arguments ne suffiront pas pour défendre la cause de cet animal. Je suis désolé de vous l’annoncer, mais vous allez même devoir définitivement renoncer au taureau d’Europe. Car cette fois-ci, il a tué des enfants.

 

 

EUROPE (pétrifiée) 

 

Que dites-vous ? 

 

(Elle dissimule son visage). 

 

Oh non, ce n’est pas possible. Pourquoi une telle chose a pu se produire ? 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Ce sont deux enfants qui étaient avec leur mère… 

 

 

 

Scène 56 – RUE de PAMPLUNE –  EXT/JOUR

 

Rue de Pamplune, un jour de lâcher de taureaux. Une mère marche avec deux enfants sur un large trottoir. Le plus jeune est dans une poussette. L’aînée, une petite fille de 4 ans, tient la main de sa mère. Ils avancent le long de barrières métalliques qui barrent l’accès à la route. Des gens habillés de rouge et de blanc se pressent près des barrières. Des clameurs s’élèvent.  

 

 

VOIX de PIERRE GERMONT

 

Le plus jeune était dans une poussette. L’aînée, une petite fille de 4 ans, tenait la main de sa mère. Ils voulaient aller de l’autre côté de la route, mais ils ne pouvaient pas, à cause des barrières placées pour l’encierro. La mère faisait attention de ne pas se retrouver, avec ses enfants, dans la foule. Elle voulait juste rentrer chez elle. Alors, elle chercha un passage pour traverser. 

 

(La mère étudie avec attention les barrières qu’elle longe avec ses enfants. Elle s’arrête devant une barrière métallique accessible et non surveillée. Elle la soulève pour se frayer un passage, avec ses enfants.) 

 

Elle en trouva un et s’engagea au pire moment… 

 

Dans un ralenti, images d’un taureau blanc qui fonce vers la mère et ses enfants. Des cris. Une poussette qui se renverse, des corps qui tombent et roulent, un galop, du sang qui se répand sur la route…  

 

 

 

Scène 57 – CAMPUS –  EXT/NUIT

 

Pelouse du Campus universitaire. Même lieu que la fin de séquence 55. 

 

 

EUROPE (redressant la tête) 

 

En effet, c’est trop horrible. Un autre taureau, je déciderais sans hésitation de le faire abattre. Mais celui-ci… 

 

(Des larmes se mettent à glisser sur ses joues )

 

 je n’arrive pas à me résigner… 

 

(Le professeur vient refermer sa main sur la sienne, dans un geste de réconfort / Elle essuie son visage). 

 

Ce taureau représente pour moi, une vérité essentielle. Il me communique un message, une destinée, même à travers ses massacres… Sinon, pourquoi cet accident ne s’est pas produit avec un autre taureau ? C’était tout à fait possible, après tout, parce que cette mère, en fin de compte, a été très imprudente. 

 

(Elle se tourne vers le professeur). 

 

Monsieur Germont. Moi, je ne protège pas ce taureau parce que c’est une espèce menacée d’extinction. Je le protège, parce que c’est le taureau d’Europe et, pour cela il est unique. Il est totalement unique au monde… 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Il y a quand même des faits qui sont là et que vous ne pouvez pas nier. Votre taureau blanc a des taches de sang. Le taureau d’Europe, que je sache, n’en porte pas. 

 

 

EUROPE (en retirant sa main) 

 

Sauf que maintenant, la situation s’est inversée. Ce n’est plus au mythe de m’expliquer ce qu’est le taureau d’Europe. C’est au taureau d’Europe de m’expliquer ce qu’est le mythe. 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Supposons. Vous avez les explications. Vous faites quoi ? 

 

 

EUROPE 

 

Je sais bien que je ne peux rien faire. Je suis seule avec cette histoire. Si seulement quelqu’un d’autre pouvait s’intéresser comme moi, à l’histoire de ce taureau. 

 

(saisie par une idée soudaine, elle se redresse). 

 

Mais si ! Je sais à qui m’adresser ! 

 

(Elle se tourne vers le professeur, le visage soudain rayonnant). 

 

Je crois même que j’ai un début de solution, car lui doit même pouvoir me donner des explications.

 

 

PIERRE GERMONT

 

Qui ça, « lui » ? 

 

 

EUROPE 

 

Oh, je suis désolée. Je n’ai pas encore eu le temps de vous raconter cette rencontre  étonnante. C’était, il y a quelques jours de cela. Dans ma rue, je vois une magnifique Limousine et me fais aborder par son propriétaire.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Oui, c’est étonnant. Que voulait-il faire ? La marier ?

 

 

EUROPE

 

La marier ?

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Vous me parlez d’une vache, non ? 

 

 

EUROPE 

 

Mais non ! 

 

(Elle se laisse emporter par un rire). 

 

C’est de la voiture dont je parle et non pas de la vache !

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Comment voulez-vous que je devine ? On parlait de taureau et vous me dites, tout à coup, avoir vu une Limousine. 

 

 

EUROPE 

 

Mais dans ma rue ! Vous voyez une vache dans ma rue !

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Oui, c’est vrai que ça paraît étrange. Mais avec ce genre de voiture, on atteint aussi un certain degré dans l’étrangeté. En tout cas, l’essentiel est de vous revoir avec votre joie de vivre.

 

 

EUROPE 

 

Oh, ne croyez pas ça… Ma joie de vivre n’est qu’une façade. Je continue en vérité d’être meurtrie par ce que vous m’avez annoncé. Mais cet homme que j’ai rencontré s’intéressait, lui aussi, au taureau d’Europe. Et figurez-vous qu’il m’a proposé son aide pour retrouver ce taureau. 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Tiens donc ! Et pourquoi cet homme, s’intéresse-t-il, lui aussi, au taureau d’Europe ? 

 

 

EUROPE 

 

En effet, moi-même je me suis posé ce genre de question. Et à cela je n’ai trouvé qu’une seule explication : il doit être votre rival. 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Aïe ! Va-t-il falloir que je l’ensevelisse sous un éboulis de rochers, comme le Titan Encelade que nous avons vu, la dernière fois, au château de Versailles ? 

 

 

EUROPE 

 

Je vous assure que je ne plaisante pas. Cet homme vit dans l’opulence. Il n’est peut-être pas autant  dans l’extrême que ceux de votre famille, dont vous m’avez parlé, mais je devine qu’il tient à garder ses privilèges. Et peut-être même qu’il a eu l’occasion de vous découvrir. Si c’est le cas, il a dû remarquer que le pouvoir que vous représentez n’est pas compatible avec le sien. Peut-être même a-t- il eu connaissance du Projet Taureau Blanc et, dans ce cas, sa véritable intention serait de nuire à votre projet.D’ailleurs, si ça se trouve, cet homme n’est pas du tout étranger aux histoires des massacres provoqués par le taureau. 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Vous le soupçonnez d’être un meurtrier ? Ce n’est pas une petite accusation.

 

 

EUROPE

 

Non, je fais juste des suppositions. Je ne peux pas le soupçonner, car je n’ai pas encore tous les éléments.

 

 

PIERRE GERMONT

 

Avez-vous l’intention d’avoir ces éléments qui vous manquent ?

 

 

EUROPE 

 

Oui. 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Vous m’épatez. Pour moi le destin de ce taureau était scellé : il allait finir en bifteck dans les assiettes de nos compatriotes anglais. Mais vous êtes prête à déplacer des montagnes pour le retrouver vivant et, le pire, c’est que je finis par vous croire. Vous attendez-vous à ce que je rencontre cet homme à la Limousine ? 

 

 

EUROPE 

 

Oh non, pas du tout. C’est d’ailleurs moi qu’il veut voir.

 

 

PIERRE GERMONT

 

Et cela ne vous inquiète pas ?

 

 

EUROPE 

 

Si. Un peu. Vous pensez que je me mets en danger ?

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Oui, vous pourriez. Dans ce cas, s’il vous propose un rendez-vous, veillez surtout à ce que celui-ci se fasse dans un lieu extérieur.

 

 

EUROPE 

 

D’accord. Mais s’il me propose de monter dans sa voiture ?

 

 

Instant de réflexion pendant lequel le professeur tourne le regard vers les lumières lointaines de la ville.

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Je pense que dans une Limousine, vous ne risquez pas grand-chose. Vous imaginez bien que ce genre de véhicule ne passe pas inaperçu. Le problème, c’est s’il s’agit d’une autre voiture. Voulez-vous que je vous trouve un système de sécurité ? 

 

 

EUROPE : Non, ça ira.

 

 

A cet instant, le professeur choisit de s’allonger sur la pelouse.

 

 

PIERRE GERMONT

 

Faites comme moi.

 

 

EUROPE 

 

Quoi donc ?

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Allongez-vous… 

 

(EUROPE s’allonge à son tour). 

 

Ici, même en été les nuits peuvent être froides. Nous avons tout intérêt à profiter de la chaleur de ces jours-ci. Vous devriez aussi détacher vos cheveux…

 

 

EUROPE 

 

Pourquoi ça ?

 

 

PIERRE GERMONT 

 

Vous n’êtes pas obligée. C’est juste que j’aimerais vous voir, avec vos cheveux détachés, dans ce clair obscur.

 

 

EUROPE 

 

Et moi, je pourrais vous demander quelque chose par la suite ?

 

 

PIERRE GERMONT  

 

Bien sûr. Je ne dispose pas, à moi tout seul, du droit de demander. 

 

 

EUROPE  détache ses cheveux et veille à étaler sa chevelure.

 

 

EUROPE

 

Cela vous convient-il, comme ça ? 

 

 

PIERRE GERMONT 

 

On dirait que les étoiles sont venues couronner votre tête. Vous êtes tout à fait  ravissante. Votre demande, maintenant ? 

 

 

EUROPE 

 

Oh, vous devez deviner…

 

 

PIERRE GERMONT

 

C’est encore à propos du taureau, j’imagine…

 

 

EUROPE 

 

Oui… sauvez-le…